Etude du deuil

Il est l’ensemble des réactions psychologiques et des comportements liés à la perte de…

C'est plus particulièrement du deuil de l’objet d’amour dont je souhaite parler, c’est-à-dire de la perte d’une personne aimée, proche, personne à laquelle l’endeuillé était attaché. Et non du deuil de sa jeunesse révolue ou d’un amour éconduit.

C’est l’investissement affectif de l’endeuillé envers l’objet perdu, le défunt, qui établit l’intensité et la durée du processus de deuil lors d’une disparition brutale et inattendue, la préparation à une mort annoncée, par l’âge ou la maladie, amorçant le travail de deuil avant même le décès.


Le deuil : un processus universel


Il est à noter que ce sujet porte sur le deuil dans notre société occidentale.

En effet, le deuil, la relation à la mort, les rites, les réactions, les comportements, la verbalisation… sont codés, hérités, appris selon les références culturelles et religieuses et selon la société à laquelle l’endeuillé appartient.

Par contre, la mort et l’impact de la perte de l’être cher sont universels.

Les réactions émotionnelles sont biologiques et les différentes phases du deuil présentées par Elisabeth KÜBLER-ROSS (1926-2004), psychiatre, l’incrédulité, la colère, l’abattement, l’acceptation et l’apaisement sont communes à tous les hommes. Le corps réagit, sécrète des hormones, sécurise, incite à l’action ou à l’inaction, développe des symptômes.

Ce postulat d’universalité est étayé par les travaux de John BOWLBY (1907-1990), psychiatre, par sa théorie de l’attachement.

Le processus d’attachement du "tout petit" à une figure maternelle est une part essentielle du tréfonds de l’espèce humaine et se retrouve chez certaines espèces animales.

Pour J. BOWLBY, « les comportements d’attachement ont une valeur de survie pour les espèces. Le deuil est une facette négative de l’attachement. Elles sont les réponses générales à la séparation. Le fait que ces réactions existent chez les humains et les primates tend à soutenir que ces réponses ont des racines biologiques ». (E. ZECH, Psychologie du deuil : impact et processus d’adaptation au décès d’un proche, édition Mardaga, 2006).

Ces réactions biologiques dictent donc nos émotions. Seules leurs expressions diffèrent selon les sociétés et les coutumes.


Le deuil : un processus douloureux


Si la mort est inéluctable, les obsèques sont un rituel social et le deuil est un processus personnel, individuel qui nous renvoie à notre propre histoire et à notre propre mort.

Selon Sigmund FREUD (1856-1939), neurologue, fondateur de la psychanalyse, chacun développe un attachement, un amour envers la personne qui satisfait ses besoins. Le premier attachement étant celui du bébé à la mère. C’est le concept de l’attachement de l’énergie libidinale à l’objet.

Le deuil est la confrontation du sujet à la réalité de la perte de l’objet d’attachement. C’est le conflit entre le Moi attaché à l’objet et la réalité d’un monde sans le défunt, réalité de l’absence définitive. S. FREUD parle de travail de deuil.

Le travail de deuil est un processus psychologique évolutif, long, conduisant à la fin du deuil. Ce travail de deuil, de détachement du défunt doit confronter l’endeuillé à la réalité de la perte, amener la réalité de la perte à la conscience, par le souvenir, l’expression des sentiments, l’extériorisation des affectes pénibles, éprouvants et angoissants.


La phase dépressive selon Mélanie Klein


L’apport de Mélanie KLEIN (1882-1960), psychanalyste, sur la perte et plus précisément la phase dite dépressive du bébé de 8 mois rend le deuil fondamental.

Pour M. KLEIN c’est l’enfant qui ne pourra plus être le premier objet d’amour de sa mère. Le bébé accède à la notion d’ambivalence, plaisir et déplaisir. Il apparait deux objets :


- Un objet interne bon et rassurant,

- Un objet externe, objet d’attachement fortement investit (sa mère).


La perte de l’objet externe ébranle douloureusement l’objet interne. Le bébé ressent une angoisse profonde à l’égard de l’objet d’amour faillible. C’est un état de grande tristesse et de grande culpabilité (narcissisme) dû à la dégradation de l’objet interne et de l’objet externe.

Le bébé opère un repli sur lui-même par le clivage (mécanisme de défense). Il perçoit l’objet comme séparé et découvre son « Soi » et « l’Autre ». Le détachement de la libido (décathexis) de l’objet externe permet de libérer le Moi. Le bébé peut alors réinvestir ses objets internes et surtout, réinvestir ses parents, et ainsi remplacer les objets externes perdus. C’est une nouvelle élaboration psychique qui s’opère pour protéger le Moi et diminuer les angoisses. Pour M. KLEIN c’est l’introjection de l’image des parents par le bébé.


- Décathexis : Mécanisme de désinvestissement de l’énergie mentale ou émotionnelle dans une personne, un objet ou une idée.


- L’introjection : Mécanisme inconscient par lequel l’image d’une personne est incorporée au Moi et au Surmoi. « Tout amour objectal ou tout transfert est un élargissement du Moi. L’introjection est l’extension de l’intérêt auto-érotique initial du monde extérieur par l’inclusion de ses objets dans le Moi. […] L’homme ne peut aimer que lui-même ; aime-t-il un objet, il l’absorbe. » (S. FERENCZI, Transfert et introjection, édition Payot, 2013).


L’expérience de deuil du bébé de 8 mois conditionnera toutes les expériences de deuils inévitables et nécessaires à venir, car pour se construire, il faut perdre. Le travail de deuil est un processus d’identification fondamental du psychisme. « A ce moment (Deuil et mélancolie), nous ne reconnaissions pas encore toute la signification de ce processus (l’identification) et ne savions pas combien il est fréquent et typique. […] Peut-être cette identification est-elle d’une façon générale la condition pour que le Ça abandonne ses objets. En tout cas, le processus est très fréquent, surtout dans les premières phases du développement, ce qui permet donc de concevoir que le caractère du Moi résulte de la sédimentation des investissements d’objets abandonnés, qu’il contient l’histoire de ces choix d’objet. » (S. FREUD, Le Moi et le Ça, édition Payot, 2013).

Selon S. FREUD, le deuil structure l’inconscient et cimente le Moi à travers l’identification à ses objets perdus.


Le deuil aujourd'hui


Comment, dans une société centrée sur l’image lissée, stéréotypée et les plaisirs immédiats et éphémères, seul devant des écrans de plus en plus envahissants, peut-on terminer ce travail de deuil ?

L’abandon progressif des rituels, du rassemblement par la veillée autour du défunt, de sa mise en bière, de la levée du corps, de la suivie du corbillard en procession, de la réunion des « survivants » pour faire acte de mémoire en souvenir du « disparu », verbaliser des affects douloureux, les représenter par des démonstrations, symboliser la perte et ainsi, faciliter le détachement de l’objet d’amour, cet abandon de toutes ces aides nécessaires à la représentation de la fin d’une époque, d’une place laissée vide, définitivement, et à l’établissement tacite d’une fin à cette période de deuil, est dictée par une société devenue paradoxalement pudique.

« Cet attachement dure toujours, malgré quelque apparence de relâchement qui tient surtout à un langage discret, à plus de pudeur […] Et en même temps, pour d’autres raisons, la société ne supporte plus la vue des choses de la mort et par conséquent ni celle du corps mort, ni celle des proches qui le pleurent. » (P. ARIES, L’homme devant la mort, édition Seuil, 1977).

Ce que constate P. ARIES et qu’il décrit dans « L’homme devant la mort », publié en 1977, est-il vraiment nouveau ?

Cette société qui nous anesthésie avec son flot d’images violentes, de guerres, de morts, de mutilations, par les actualités et les fictions toujours plus réalistes, nous impose la solitude face au travail de deuil par son rejet de la mort et des manifestations de souffrance.

C’était déjà un constat qui pouvait être fait sur les sociétés antiques.

Rome et sa soif de sang, dans les arènes, par les combats à mort, les crucifixions, les lapidations, réclamés par le peuple et offerts par la société romaine en spectacles familiaux, imposait la retenue des parents devant le départ des soldats ou dans le deuil. Trop de larmes ne pouvait être que suspect et synonyme de faiblesse. « Aucun animal ne regrette longtemps sa progéniture, sauf l’homme, qui se fait le complice de sa douleur et ne s’afflige pas en proportion de ce qu’il ressent, mais dans la mesure où il se l’est fixé. Veux tu des preuves que la nature n’exige pas qu’on s’épuise de regret ? d’abord, le même deuil affecte une femme plus qu’un homme, un barbare plus qu’une personne civilisée, un ignorant plus qu’une personne instruite. » (SENEQUE, Consolation à Marcia, édition Create space independent publishing platform, 2017).

Si le sentiment d’appartenance au groupe sociétal par la pratique des rites comme celui du porté du cercueil, est important dans le deuil, ce n’est qu’une illusion.

Quand le deuil devient compliqué, impossible, voir pathologique, la société est alors face à la perte du contrôle d’un de ses « composants ». Un individu, devenu irrationnel sous le poids insoutenable de sa peine, serait dangereusement incontrôlable. Ce serait le risque que cet individu efface sa singularité, oblitérée par l’identification totale au groupe (sectarisation, racisme, fascisme…).

La cérémonie du cimetière permet à l’endeuillé de voir magistralement sa solitude face à ce trou béant en attente du corps. Le repas familial qui suit, pendant lequel peuvent retentir des rires, des éclats de voix, ne montre-t-il pas la possibilité que la vie continue, seul et aussi ensemble, continuer, toujours, pour son propre bien, pour le bien de la famille, de la communauté, de la société.

Pourtant, ne sont-ce pas ces affects qui démontrent la persistance de traces dans la mémoire ? Comment sublimer le cadeau du défunt, comment fantasmer son image quand le partage est entravé par la solitude.

Car même si le travail de deuil est une élaboration individuelle, qui fait écho à une histoire personnelle, c’est par le soutien de l’entourage et du groupe que, dans la bienveillance et l’attention, l’endeuillé peut cheminer jusqu’au terme de son travail et ainsi se construire. Il faut partager sa peine pour pouvoir la dépasser.

« Par ses larmes, celui qu’un deuil a frappé ne se contente pas d’exprimer ses sentiments et de soulager ainsi une tension ; étant donné que dans l’inconscient, les larmes sont assimilées aux excréments, il expulse aussi ses « mauvais » sentiments et ses « mauvais » objets, ce qui multiplie le soulagement qu’il obtient en pleurant. » (M. KLEIN, Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs, Deuil et dépression, édition Payot et Rivages, 2004).

La parole doit jaillir, comme les larmes, atténuer une culpabilité trop grande, sous peine d’effondrement, et, au pire, désirer ardemment que tout s’arrête, et souhaiter suivre le défunt dans la mort ; et, au mieux, ériger et s’enfermer derrière des mécanismes de défense contre la souffrance, car il lui serait impossible de renoncer à l’objet d’attachement et au morceau de soi qu’il a emmené avec lui.

« Nous enterrons [avec le mort] nos espoirs, nos jouissances, nous ne nous laissons pas consoler, et nous nous refusons à remplacer celui que nous avons perdu. Nous nous comportant alors comme une sorte d’Asra, ces être qui suivent dans la mort ceux qu’ils aiment […] La vie s’appauvrit, elle perd de son intérêt, dès l’instant où dans les jeux de la vie il n’est plus possible de risquer la mise suprême, c’est-à-dire la vie elle-même. Elle est aussi insipide, aussi vide qu’un flirt américain dans lequel il est établi d’emblée qu’il ne se passera rien. » (S. FREUD, Considération actuelles sur la guerre et la mort, Essais de psychanalyse, édition Payot, 1989).

Dans ce travail de deuil, la prise de conscience de la perte définitive de l’objet n’est pas son remplacement total par un autre objet libidinal. Les substitutions ne consolent pas, car inconsciemment, l’endeuillé sait que l’objet perdu, singulier, est irremplaçable. La perte de l’objet libidinal est la perte d’un morceau de soi, une atteinte du narcissisme. L’endeuillé pleure sur sa propre souffrance, sur son avenir inconnu et incertain, sur son abandon par le défunt. Il faut stopper l’hémorragie et reconstruire ce narcissisme.


L’enjeu du deuil


Il est la résolution du dilemme entre le désir de retrouver l’objet perdu et le besoin de remplacer cet objet.

« C’est aujourd’hui que ma défunte fille aurait eu trente-six ans […] On sait que le deuil aigu que cause une telle perte trouvera toujours une fin, mais qu’on restera inconsolable, sans trouver jamais un substitut. Tout ce qui prendra cette place, même en l’occupant entièrement, restera toujours quelque chose d’autre. Et, à vrai dire, c’est bien ainsi. C’est le seul moyen que nous ayons de perpétuer un amour auquel nous ne voulons pas renoncer. » (S. FREUD à L. BINSWANGER, Correspondances 1908-1938, Revue française de psychanalyse, édition Presses universitaires de France, 2008).

Le deuil doit conduire à un nouvel investissement libidinal d’un nouvel objet. Le Moi ne doit pas être perturbé, il ne doit pas y avoir de fixation à l’objet perdu.

Deuil fondateur du Moi, à la source du narcissisme.


Comment penser qu’un deuil pourrait s’achever ?


Si les caractéristiques d’un deuil impossible sont le refus d’accepter la mort et l’hallucination de la présence du défunt (« il est là, sa main sur mon épaule »), l’impossibilité de croire, même à la vue du corps (« ce n’est pas possible, il dort, nous avons des projets ») et les inquiétudes ressenties pour le disparu (« n’a-t-il pas froid ? »), ainsi que des pleurs qui reviennent à l’évocation de souvenir, est-ce la signification que, pour un deuil normal, ces caractéristiques ne s’appliquent plus passé un certain temps ?

Il y aurait un début et une fin : « Ça y est, c’est fini, c’est le passé ! »

Le deuil peut alors se raconter consciemment au passé. Le temps fait toujours son ouvrage.

Le refoulement du défunt qui empêche certaines images douloureuses de revenir au conscient, n’efface pas, ne supprime pas la représentation de celui-ci. Le retour de l’objet refoulé, toujours investi entretient l’attachement. Il n’est possible d’y renoncer que pour autre chose, ce qui permet l’entretien du lien libidinal.

Le deuil relance le désir et aurait (ou n’aurait pas ?) une fin.


La fin d’un deuil


La fin du deuil est la fin d’un chemin, laissé derrière nous, et c’est en même temps le début d’un autre chemin, différent, plein de promesses, construit avec les pavés d’autres chemins abandonnés, les restes d’autres deuils et « le mouvement perpétuel de la mémoire. » (S. FREUD).

Porter le deuil, c’est s’habiller pour l’avenir.


Conclusion (très) personnelle


Il m’apparait, à l’éclairage de mes recherches et de mes expériences, que tous deuils seraient infinis, intemporels, sans limite de temps. Si consciemment le temps aide à cicatriser, inconsciemment nous demeurons inconsolables.

Si la résilience semble rare, tout au moins pouvons-nous héberger, faire une place à nos objets d’attachement perdus et ne retenir que ce qui nous permet de grandir, de nous remettre en question, individuellement, et ainsi, par la suite, faire jaillir sur son entourage, sa communauté, sa société, toute la créativité, toute la bienveillance dont l’homme est capable.

Nous sommes Un, et Un plus Un font Nous. Ce sont nos singularités combinées qui nous permettent de tirer le meilleur de tout événement. La perte permet de reconstruire toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus fort. Que l’homme y arrive à chaque fois n’est pas très important, du moment que le désir, l’envie l’habite.

Le but est moins important que le chemin parcouru. Quand ce chemin est trop ardu, l'aide d'un professionnel doit être sollicitée car c'est avec patience et bienveillance que chaque récit est accueilli.



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